LE DÉLUGE
histoire d’Angela Forge




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expositions&prix

NOVEMBRE 2020

Galerie Extrapool, Nijmegen NL


AOÛT 2020

Gerrit Rietveld Academie, Graduation Show

AOÛT 2020

film diffusé au EYE Museum


JUILLET 2020

lauréate pour le prix du meilleur mémoire, Gerrit Rietveld Academie


SEPT 2019 - JANVIER 2020

BIMHUIS, Amsterdam NL


MARS 2019 - MAI 2019

École Normale Supérieure, Paris FR


JANVIER 2019

L’Escale, Paris FR


MARS 2019

Stedelijk Museum, Uncut


JUIN 2018

Gerrit Rietveld Academie, The Review


AVRIL 2017

Gerrit Rietveld Academie, VaV Film Festival


JUILLET 2015

lauréate, concours de poésie

Centre Georges Pompidou, Paris FR


JUNE 2012

gagnante du prix de poésie, Lycée de Sèvres









Angela in little devil’s coat 
polaroid photographies by Arno Nollen




  1. L’invention




Je vois l’utilité d’un personnage comme celle d’un subterfuge. Ce que l’on ne peut pas dire à voix haute, ce que l’on ne se laisse être, ce que l’on fantasme et ce que l’on croit en nous disparu comme la naïveté de l’enfance, la création d’un personnage comme celle d’un soi imaginaire nous donne la liberté de les guérir en les sublimant. Car un soi imaginé est un soi qui n’a pas besoin de respecter les règles sociétales, un soi qui ne vit aux dépens de personne et d’aucune limite. Un soi que l’on ne peut juger compte tenu de sa non-existence.


En étant être humain, en ayant un corps et des organes vitaux, en étant un être sociable, l’on est constamment confronté à l’autre et à des valeurs comme le respect, la politesse et l’empathie, qui entravent notre liberté intérieure et primaire que je définirais dans le second chapitre dans le sens où l’on doit alors non seulement vivre pour soi-même mais aussi aux dépens de l’autre.

Et l’autre, c’est beaucoup de personnes, c’est une infinité de différentes interactions possibles, et donc une infinité de différentes entraves à sa liberté intérieure et primaire, car l’autre nous demande de se pencher sur lui, de toujours d’adapter à lui d’une certaine manière; tout comme il lui est demandé de se pencher sur et de s’adapter à nous. Et c’est à ce moment que l’on n’existe plus seulement pour soi, et que notre liberté intérieure et primaire se limite.


Un petit enfant qui n’a pas encore conscience ou pas tout à fait des règles de la vie commune et de ce que l’on peut ou ne peut pas faire, s’exprime de manière bien plus intuitive et impulsive au monde qui l’entoure. Ses désirs sont impatients, et il n’hésite pas à pleurer s’il ne comprend pas, s’il veut quelque chose ou encore à crier s’il est en colère. Et ce dans toute situation, quels que soient le lieu et le nombre de personnes qui l’entourent. Il est honnête car il exprime ce qu’il ressent, ses humeurs sont mises à nu et ses émotions sont libres de circuler, d’aller et de venir, de vivre et de s’éteindre.

Il n’est enclin à aucune répression (j’entends par-là une répression qui se ferait pour l’autre). Il est aussi à un âge où le manque de connaissance libère l’imaginaire, ou plutôt rend la conscience de ce qui est imaginé et ce qui est réel plus mince, où l’existence est un jeu permanent, où il peut non pas se réinventer mais plutôt constamment s’inventer.

S’inventer, car se réinventer comprend que l’on s’est déjà auparavant inventé, que l’on a déjà été une certaine entité qui fonctionnait comme ci ou comme ça; et le propre du personnage c’est qu’il n’a jamais été et ne sera jamais, dans le sens où il n’est jamais enfermé dans aucun corps. Il est vaste et en mouvement constant, délimité par rien; on peut l’imaginer comme on veut, on peut même l’imaginer comme rien, car on est libre de ne pas l’imaginer.






sérigraphie d’une photographie digitale
collaboration avec Alex Grimaud
2019 



II.    Liberté intérieure et primaire


Mais quelle est cette liberté intérieure et primaire dont je parle et qui est entravée au contact de l’autre et des codes et normes de la société?

Regardons d’abord les définitions que l’on lui trouve dans les dictionnaires les plus communs, pour en comprendre les sens que l’on lui donne le plus facilement et aux sens les plus larges.




Liberté, nf:
  1. Situation d’une personne qui n’est pas sous la dépendance de quelqu’un (opposé à esclavage, servitude), ou qui n’est pas enfermée (opposé à captivité).
  2. Possibilité, pouvoir d’agir sans contrainte; autonomie.




Je ne vois pas la dépendance à l’autre comme une forme d’esclavage ou de servitude, car je pense que ces contraintes qu’imposent l’autre et la société peuvent donner vie à d’autres formes de liberté ni meilleures ni moindres que la liberté intérieure et primaire dont il est question dans ce mémoire. En revanche, cette liberté intérieure et primaire est très particulière car elle est en effet dénuée de dépendance, dans le sens où elle se pose comme notre noyau vif et en mouvement constant, un noyau foncièrement inébranlable, inaltérable, et profondément objectif dans sa subjectivité.

En effet, étant ce que nous avons de plus intime et de plus unique (la liberté intérieure et primaire d’une personne lui étant inhérente et incomparable à celle d’un autre), cette liberté est subjective en tant qu’elle ne peut être vécue que par un unique corps. Mais si je la définis pourtant comme objective, c’est bien parce qu’elle n’est sujette à aucune réflexion, à aucune sur-réflexion, à aucune forme de tri sélectif comme l’est par exemple notre langage qui découle de la pensée et est entravé par notre fonctionnement neurologique qui le pense avant de lui donner forme, et donc qui l’altère d’une certaine manière, probablement par un pré-jugement et une jauge personnelle. Cette liberté intérieure et primaire, c’est se laisser aller à toutes nos émotions et pensées, se laisser traverser par toute la vie de notre soi, sans jamais aucun jugement, sans jamais aucune contrainte; elle requiert ainsi laisser aller et lâcher prise très brutes. La pensée telle un monologue intérieur qui n’attendrait pas d’être « accusé réception » et trié pour être exprimé, les émotions semblables à des phénomènes naturels, qui ne seraient sujettes à aucune répression ni analyse préalables. Aucune forme de tri sélectif: en effet, cette liberté intérieure et primaire n’est pas pensée, n’est pas jugée; elle est.




Et que veux-je dire en admettant qu’elle est? J’entends par-là que son existence est absolument incontestable, que l’on ne peut contrôler sa vivacité, qu’elle est noyau de notre soi, à jamais entravé ou délimité par rien ni personne, et plus encore, à jamais entravé ni délimité par soi. Nous ne choisissons pas son existence ni tout ce qui la compose; non, elle s’impose à nous, elle nous porte, elle est essence du soi, moteur du langage et des actes, moteur et élément fondateur de notre personnalité.




Lorsque je dis qu’elle est, je conteste la définition 2) ci-dessus qui définit la liberté comme la « possibilité, pouvoir d’agir sans contraintes ». Je la conteste car il nous est foncièrement impossible d’exercer une quelconque forme de pouvoir sur notre liberté intérieure et primaire, tout comme cette liberté intérieure et primaire n’est pas une « possibilité ». Elle est un fait. Elle est noyau. Elle s’impose à nous et ne nous laisse aucun répit. Elle est lave volcanique, bouillonnement d’une vivacité extrême, elle est à jamais enflammée.




Elle est couche primaire de notre soi, elle est ce que nous avons de plus intime. Elle est incontrôlée, foncièrement incontrôlable. Elle pourrait être comparable aux rêves, car dans les rêves s’opèrent des associations libres et absurdes, d’ailleurs absurdes parce que libres. Elle se rapproche donc de l’inconscient qui est lui aussi inhérent et en mouvement constant. Cependant, si je ne la définirais pas pour autant comme inconsciente, c’est bien parce qu’il nous est possible d’en être conscient, de la sentir: nous la ressentons, nous l’entendons. Seulement, nous la filtrons et la jaugeons, ultime tentative d’exercer pouvoir sur elle: souvent, finalement, nous tentons de la réfuter et de lui imposer limites et codes et normes.

Mais comme je l’ai dit plus haut, son existence est intouchable. Toute tentative de pouvoir ne sera qu’une entrave superficielle, car notre liberté intérieure et primaire est, et qu’en étant elle est à jamais immortelle.